Le Web Art en réseau

Extraits de la lecture de Tamara Laï à "ExperimentaDesign 2001 THOUGHT AS DESIGN Arrabida/Lisboa (Portugal)

1. Qu’est-ce que le Web Art en Réseau ?
Avant tout une oeuvre dématérialisée et organisée en séquences reliées non de façon linéaire mais interactive, sans début ni fin, éclatée souvent en rhizome, réticulation ou labyrinthe. “ une création collective sans galerie, ni lieu d'exposition, quelque chose qui semble appartenir a une nouvelle dimension, une nouvelle émotion”
La réalité spatio-temporelle y est vécue et racontée différemment, par des hyper-textes, et s'il y a un commencement, il n’y a apas vraiment une fin, pas de conclusion, d’aboutissement "logique".

2. Comment se construit une œuvre w.a.r ? Le principe de proximité à distance
Il est question avant tout, de regrouper un certain nombre de contributeurs autour d’un ou plusieurs centres d'intérêts communs. Quand les relations “de proximité à distance” se développent dans le temps, se perpétuent et se consolident dans diverses réalisations collaboratives, on assiste à l’apparition de communautés virtuelles : les réseaux.
Le réseau constitué n’est jamais figé, toujours mouvant, plutôt un ensemble de nanoréseaux capables de se reconnecter en fonction d'opportunités événementielles ou artistiques.
La maîtrise des techniques (nouveaux outils que sont les logiciels) et l'évolution des technologies vont dévelpper ces espaces de création et de diffusion, où jeu de construction entre le “live” : les échanges électroniques quasi en temps réel (e-mail, chat…), et le différé : discussions asynchrones, textes préparés… sont le ferment du w.a.r où “ l'art devient réseau et le réseau devient art”.
Loin de se substituer à la communication entre êtres humains, l’échange virtuel les stimulent. Des rencontres, parfois extraordinairesment riches d’ un point-de-vue artistique sont possibles, qui ne l'auraient pas été avant.

3. La désincarnation, les avatars
Une question pourtant hante de nombreux protagonistes du web art, territoire propice aux jeux de rôle, peuplé d'avatars et de créatures impossibles, sculptures génético-virtuelles, hybrides entre des êtres réels et des personnages en vue : show-biz, monde politique etc.
"La personne à qui je m’adresse, est-elle réelle ou irréelle : qui "existe" au-delà du miroir ?"

4.Quels secteurs artistiques sont représenté dans le web art ?
Si confiance, complicité, intimité, sont nécessaires, voire indispensables à un réel projet multimédia collaboratif à distance, où textes, images et sons se combinent par le biais d’artistes souvent polyvalents, le texte reste pour le moment, la forme d’information prédominante sur le réseau. Ce fait tient surtout aux limites actuelles des capacités de transmission de données informatiques. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, la plupart des projets en réseau positionnent le texte comme élément central à partir duquel se construit l’oeuvre.

5. L’hyper-navigation
Un hyper-texte (qui dans le web art en réseau s'apparente au "cadavre exquis" des surréalistes) est un texte structuré par des liens, où la lecture n'est pas unique, mais dépend justement du "chemin" que l'on va prendre. L'association d'idées qui s'ensuit est déterminante du sens, plus exactement de l'interprétation que l'on va en faire. On peut penser aussi que le lecteur/spectateur va donc participer à la création de l’œuvre ; certains sites prévoient des modules où l’utilisateur peut laisser un message etc. qui vont faire partie intégrante de l’œuvre en elle-même. Quiconque peut ainsi contribuer à la dite œuvre.

6.Les différents dispositifs
Il existe de nombreux projets de création collectives où des artistes éloignés géographiquement travaillent ensemble. Ces oeuvres peuvent être de nature différente :
- soit les artistes sont invités à apporter une contribution et c'est donc une série de pierres isolées qui une fois assemblées vont constituer l'édifice. Ces éléments peuvant être disséminés sur des serveurs différents, et réunis par programmation ou par liens sur une même page, lors de l'accès au site (Rhizome, de Reynald Drouhin).
- soit, il y a une recherche de symbiose par intervention directe et réciproque sur le travail de l'autre.
Evidemment, et particulièrement dans la 2e proposition, on assiste à la mise-en-sommeil de l'Ego, au profit d'un échange proche du don-de-soi, d'une richesse créative extraordinaire.

7. Une différence majeure : un commencement, mais pas de fin
Toute création est tributaire des outils qui lui donnent forme et sens. Le web art, grâce à la connexion planétaire simultanée; la circulation ininterrompue de messages écrits; la navigation hypertextuelle et l' interactivité; les transferts des documents à la vitesse de la lumière; les jeux de copier/coller; association du texte au son, à l'image fixe, à l'animation vidéo; la recherche indexée à des moteurs surpuissants etc., se distingue des autres disciplines par le fait qu’il est très souvent évolutif, c-à-dire qu’il est toujours possible d’y apporter des modifications et des compléments ; entre le happening et l’art éphémère, ces œuvres se veulent plurielles et multiculturelles, basées sur le principe de proximité à distance, d’échange des informations, de coopération et de solidarité.
“Les images sont une phase transitoire, une sorte de jeu de passage de transition entre l’explorateur d’un monde et ce qu’on lui donne à vivre. Les images ne seront plus uniquement des images, elles seront des événements, des univers, des situations, des actions.” écrit Maurice Benayoun (FR).

8. L'avantage majeur du web art
Cet art émergent bénéficie bien sûr d’une visibilité "on line" internationale et instantanée, mais cette promotion ne se fait quasi exclusivement que sur le net, hors des circuits classiques de diffusion artistique. Grâce au nombre des participants, souvent auteurs, collaborateurs et agents à la fois, mais aussi des sites associés et des liens.

9. Mon expérience personnelle
S’il est un sujet récurrent dans mon travail, c’est la virtualité, l’extraordinaire paradoxe de la proximité à distance. L’ubiquité.
Etre là et pas là, ici et ailleurs, être soi et un(e) autre, imaginé, interprété, rêvé, fantasmé ?
Proche et lontain, présent et absent, intime mais étranger.
Ce thème est pour moi une énigme que je vis avec enthousiasme et passion quotidiennement.
Je n’ai pas encore trouvé de réponse satisfaisante quant à la nature de ces relations, ces amitiés élaborées sur l’échange de pensées, d’imaginaires, de subjectivités, d’états d’âme. Je ne sais quels canaux emprunte l’énergie émotionnelle pour circuler, mais je sais qu’elle circule, et qu’elle tisse des liens au moins aussi intenses et durables qu’à travers les échanges, collaborations, communions et partages “en chair et en os”.
Et le corps dans tout ça ? Dans l'échange virtuel, nous sommes en présence d'une qualité particulière de lumière (de connaissance, de conscience) qui peut-être initiatique mais qui peut aussi aveugler et aliéner celui qui n'y est pas préparé. Nous sommes des êtres humains et nous avons besoin d'incarnation. Séparer le corps de l'âme est un jeu dangereux, on peut facilement s'y perdre. C'est pourquoi il est indispensable d'être attentif au moment où l'histoire se termine, avant que le rêve ne se transforme en cauchemar. L'âme doit, alors, regagner sa demeure qui est le corps.
Le web art ou net art ou cyber art, se veut d’être accessible à tous, artistes confirmés ou débutants, ou du dimanche, ou même improvisés, afin de développer de nouvelles formes relationnelles : un art sans frontières et hors du temps, où l’art est social et le social est art.

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