C’est le cri qui m’a tout d’abord attiré. Un cri déchiré d’oiseau marin emporté au vent. Un cri entété, craché et recraché, rauque presque jusqu’à l’obscène, comme un écho tétu à ceux de mon rève. Un cri de bète sans égard au monde ni aux autres, de bète qui rapace pour soi.
J’ai traversé la rue humide et me suis courbé par dessus le granit épais du mur noir et rose qui la défend des outrances de l’eau.
Un goéland était là, tendu dans sa colère hurlée vers quelques frites enroulées dans des feuilles de journal qu’un homme tenait vaguement dans la main. L’oiseau sautait, avide, n’osant totalement s’approcher. Lui était assis sur les pavés gras, le dos posé contre une haute bite d’amarrage à la rouille polie de l’étreinte des cordages. Il en était presque masqué, mais je voyais pourtant sur son visage un peu penché ce drôle de mourir qu’il allait avoir tout ces temps-là.
Il semblait sourd et aveugle à l’oiseau et sursauta avec retard lorsqu’il sentit la morsure atteindre son cerveau. Il revint au siècle et se tournant à demi vers moi, murmura comme pour s’excuser :
- Il m’a mangé aussi…
Sa voix était basse, voilée de lassitudes. Pénétrante aussi.
J’en eu une sorte de sourire qui comprenait. Il chassa l’oiseau qui revenait, s’accroupit et, les mains posées sur les cuisses, sembla contempler longuement les moirures souillées entre ses pieds. Puis jetant brusquement son regard dans le mien, il proposa de cette voix lasse démentie par ses yeux :
- Je vous offre une pinte si vous voulez…
Il me vit hésiter, attendit patiemment, puis ajouta en se levant :
- Parce que c’est vous…

(à Saint Hélier, Bretagne)

Pierre Rabardel, Saint-Denis France